Carnet de voyage (Thaïlande 2011-3)

Chanthaburi

5h30 a.m
Une multitude d’oiseaux se bousculent pour obtenir une place sur les fils électriques et participer à cette symphonie matinale stridente, sifflée par les exclus restés hors de portée…

Dans les rues de Chanthaburi, deux sortes de magasins se partagent le marché : le bureau du négociant où la famille se déplace devant l’autel des nats et la boutique classique avec vitrines.
Pour dégrossir ma recherche, je préviens que je ne veux pas un rubis africain. Ces derniers, présents dans toutes les devantures, subissent de mauvais traitements.
Chez un gembroker je trouve des rubis thaïs et birmans acceptables et des spinelles rouges de qualité.
Dans le magasin voisin, des jeunes filles trient des saphirs d’Afrique avant de les envoyer à la taille. Assises devant une plaque de verre éclairée, elles choisissent des échantillons sans trop d’inclusions ou de fissures.

Tri des saphirs, Chanthaburi, Thailande

La plaque tournante du commerce des gemmes et des traitements se situe en Thaïlande, notamment à Chanthaburi qui voit ses mines s’appauvrir. L’appellation «saphir et rubis de Siam» s’applique aux gemmes de Thaïlande et du Cambodge.

Dans un bureau, le patron choisit des saphirs bruts aux tons de pastel provenant de Madagascar tandis qu’une employée trie des spinelles du Vietnam et son mari des saphirs taillés de Chanthaburi. Ce marchand, comme beaucoup d’autres, possède aussi un magasin à Bangkok.

Une commerçante téléphone à plusieurs usines pour trouver un rubis répondant à ma demande. Sur un mur, une affiche prévient contre les filous qui vendent dans la rue en recommandant aux clients de ne se fier qu’aux compétences du magasin. Douteuses, si j’en crois mes yeux identifiant des bulles dans les rubis étoilés…

Profusion de nourriture sur les marchés et dans les rues où les vendeurs ambulants klaxonnent à la porte du présumé client. Petits plats délectables à déguster sur place ou à emporter : la fête au palais !

Au détour des ruelles, des étalages de pierres surprennent le promeneur : pierres de soleil, calcédoines bleues, préhnites aux buissons d’épidote… Dans grandes et petites artères, les commerçants circulent : inspections à la loupe, marchandage, transactions…

Stand de pierres, Chanthaburi, Thailande

Sur les rives de Mae Nam Chanthaburi, qui a donné son nom à la ville, s’élèvent des maisons en bois sur pilotis très anciennes.

Maisons sur pilotis en Thaïlande

Dans le quartier de la vieille ville, Chanthaboon waterfront, vivent Thaïs, Vietnamiens et Chinois. La plupart pratiquent le bouddhisme mais des Catholiques fréquentent la cathédrale de l’Immaculée Conception, célèbre pour sa Vierge au vêtement serti de saphirs incolores et colorés. Ces gemmes recouvrent aussi le globe et le serpent où reposent les pieds.

Parfum subtil du lotus, toujours en odeur de sainteté en Asie…

Chanthaburi, la Cité de la lune, accueille les négociants de toute l’Asie les trois derniers jours de la semaine. Dès vendredi, les nats se transforment en dieux du commerce : au coin de Gems Road, l’autel déborde d’offrandes… Dans les grandes salles ouvertes, l’acheteur s’assoit à une table buy gem, attendant que les vendeurs l’approchent.

Table buy gems, Chanthaburi, Thaïlande

Un Français, ainsi installé, vend des pierres en Amérique. Il vient ici chaque fin de semaine. Dès qu’un nouveau traitement arrive sur le marché, les négociants de Chanthaburi en pâtissent les premiers, avant même que les laboratoires les identifient. L’acheteur peut donner sa gemme à vérifier mais ce Français me confie que les instruments de ces laboratoires, pas toujours en bon état, manquent de fiabilité.
Il me raconte qu’un jour il a hésité sur une pierre : rubis ou spinelle ? Il a été soulagé quand il a contrôlé chez lui sur son réfractomètre. Je lui souligne qu’un examen au dichroscope lui aurait permis d’identifier la gemme au moment de l’achat… D’après lui, chercher un beau rubis thaï ou birman relève de la mission impossible…
Sous la lampe de la table voisine apparaissent les étoiles à six branches de saphirs noirs….

Je franchis le seuil d’un négociant en rubis.
Il me montre différentes qualités. Pour huit mille dollars, l’acheteur peut prétendre à un certificat de laboratoire mentionnant le chauffage de la pierre et la présence d’un peu de résidus dans les fissures : à ce prix, ces résidus fâchent ! Il ne me garantit pas que ses rubis de moindre qualité n’ont pas subi un traitement qui doit être signalé.
Je lui demande où je pourrais voir les fours dans lesquels sont chauffées les pierres. Il m’indique vaguement un endroit dans Gems Road mais préfère ne pas donner un nom. Quand il apprend que j’enseigne la gemmologie, il se sent en confiance. Il m’offre un certificat de laboratoire et me conduit en haut de sa maison, en fait très spacieuse ! Nous grimpons plusieurs étages et, au dernier, je découvre quatre fours ! Deux pour les traitements avec oxygène et un destiné au chauffage sans oxygène. Le quatrième, un ancien modèle de forme conique, sert à éclaircir les saphirs. Ces engins, qui représentent une petite fortune, rendent les négociants de Chanthaburi indépendants des fours de Bangkok.

Four pour traitement des pierres, Chanthaburi

Si Gems Road se repose après la cohue des trois jours, dans les rues adjacentes les ateliers de tri et de taille ne chôment pas.

De l’autre côté de la rivière sévissent les Africanbrokers : ils vendent au poids du rubis brut de Mozambique, de très basse qualité et déjà traité au verre au plomb, aux commerçants qui les feront tailler pour la bijouterie.
Ils empoignent les rubis entassés sur la table et les secouent dans des passoires en aluminium pour les calibrer sommairement, loin de la préciosité des gestes du joaillier…

Passoire à calibrer les rubis, Chanthaburi

La plupart de ces Africains viennent de Guinée. Ils forment ici une petite communauté assez florissante qui s’avoue contente de son sort.

A Chanthaburi, royaume de la pierre de couleur où se rencontrent les opales nobles d’Australie et les opales de feu d’Éthiopie, le diamant brille par son absence…

Penché au-dessus de la rivière, un palmier admire son abondant feuillage, narcisse oubliant que ses fruits risquent de tomber…

Je reconnais un saphir du Sri Lanka ; le vendeur me corrige :
– Pas du Sri Lanka ! De Ceylan !
Ceylan, référence dans le monde des gemmes. Désormais, cette île chauffe elle-même ses pierres au lieu de continuer à les envoyer à Bangkok qui, de ce fait, perd ce marché. En effet, les Sri Lankais ont appris la technique auprès des Thaïs, maîtres dans cet art. Le Sri Lanka achète aussi des pierres en Afrique.
Des zircons incolores et bleus chauffés côtoient des saphirs polychromes verts et jaunes :
– Couleur concombre; naturelle, assure le marchand.
Black stars vendus pour des black star sapphires

En suivant le trottoir de gauche, la route menant à la gare routière demande vingt minutes. Le mur longeant le côté droit dispense sur toute sa longueur des versets de l’enseignement bouddhiste : le chemin de la sagesse exige plus de temps…

Aujourd’hui, je tente d’aller sur une mine située près de Bang Kha Cha.
Pas de bus pour cette destination… Les chauffeurs de taxi avouent ignorer l’anglais et l’endroit des carrières… L’hôtel me donne des informations évasives…
Finalement, un bijoutier accepte de m’y conduire pour une somme modique. Nous partons après le déjeuner avec sa femme. Il connaît le village, pas la mine, mais il a établi un plan par téléphone avec sa nièce qui vit là-bas.
Arrivés à Bang Kha Cha, nous roulons pendant dix minutes sur une étroite route de campagne bordée de palmiers et de bananiers. Des lotus, inclus dans une intense verdure, offrent leurs couleurs aux mares et aux étangs. Ce paysage sauvage nous mène à l’entrée de la mine.
Une grande excavation de terres argileuses grises entourées de latérite forme le site. L’incessant mouvement des mâchoires des pelleteuses strient les murs de la carrière, évoquant les doigts d’un géant qui auraient gratté la terre.

Mine Bang Kha Cha, Chanthaburi

L’exploitation, assez vaste, révèle de nombreuses coquilles fossiles exhumées par les pelleteuses, prouvant que la mer, aujourd’hui à trente kilomètres, recouvrait le lieu.
Craquelée, l’argile semble durcie par la sècheresse. Soudain mon pied droit s’enlise jusqu’au mollet, me prouvant le contraire. Je dois l’extirper de ma chaussure pour le libérer car la couche de terre, profonde, dense, le retient fortement dans un mouvement de succion surprenant !
L’ensemble de la mine comprend quatre pelleteuses, des pompes et un grand toboggan mécanique où tamiser grossièrement la terre. Trois petits lacs, inclus dans le sol ocre, adoucissent l’apparente aridité. Quelques mineurs vivent sur le site dans des cahutes, entourés de chiens conciliants quand un étranger enfreint leur territoire. En ce moment chacun occupe son poste aussi le bruit des machines couvre les voix et assourdit le chantier.
Les ouvriers extraient principalement du saphir : bleu, jaune, noir étoilé ; parfois du rubis.

Les fidèles du temple apposent leur carré d’or sur les traits de Bouddha, estompés sous l’amas amoncelé au fil du temps par les dévots. Trop d’or pour ce visage de sage : des morceaux se décollent et frémissent au vent ; certains jonchent le sol.

Un commerçant vietnamien a le bon sens de garder des rubis rapportés de son pays car les prix augmentent très vite et les Indiens les «raflent». Très difficile de nos jours de trouver une pierre de qualité pesant deux carats. Dans son magasin, pas de rubis africain : il les refuse. Il m’explique la différence entre new burn et old burn : instructif…

Un chat siamois en méditation ouvre soudain ses yeux saphir…

Dans un bac d’eau placé au milieu du marché, de fines anguilles entremêlées serpentent, mimant une gigantesque chevelure de Méduse…

Ce matin, le cuisinier démêle un écheveau de pâtes tandis que mon voisin maîtrise avec brio ses nouilles, me donnant une bonne leçon, moi qui ne marche pas toujours à la baguette…
Un peu plus tard arrive le cuisinier de quatre-vingt-sept ans. Debout au-dessus du liquide bouillant, il répond activement aux commandes de ses délicieuses soupes.

Cuisinier thaïlandais, Chanthaburi

Certains négociants aiment déjeuner à Muslim Food dont la nourriture rappelle la cuisine indienne. Les serveuses, affairées, préparent les plats pour un groupe de femmes voilées. Je partage ma table avec un Japonais qui achète de la joaillerie pour la vendre en Amérique. Lui aussi déplore le marché corrompu par le rubis de Mozambique.
Leur repas achevé, les femmes voilées mettent les voiles…

En ville, mes pieds s’arrêtent brusquement devant un impressionnant scorpion : fraîchement occis et déjà livré en pâture à plus petit que lui…

Les montagnes à l’horizon, la tête dans les nuages, annoncent de prochaines précipitations mais le soleil brille encore dans le ciel de Chanthaburi. Sans perdre de temps, j’essaie de découvrir d’autres mines vers Khao Phloi Waen.
Le chauffeur de taxi prétend connaître les lieux pourtant il s’arrête souvent pour demander le chemin… Enfin, nous apercevons des monticules de terre brune dénonçant une carrière : un petit chantier près de la route où travaillent mineurs et pelleteuses. Nous découvrons une seconde mine similaire un peu plus loin.
En prenant le sentier de terre indiqué par un villageois, nous arrivons près de monts ocre brun délimitant un site vaste, labouré par les machines.
Ses trous profonds où disparaissent les pelleteuses et ses nappes d’eau verdâtres et rougeâtres lui donnent un aspect étrange. Aux alentours, le sol se fend sous la sécheresse. Ici, pas d’enlisement à craindre : une terre brunâtre, glissante par endroits, permet de découvrir le site.

Mine Khao Phloi Waen, Chanthaburi

Au QG des mineurs, ambiance aimable mais communication limitée car ni le chauffeur, ni les ouvriers ne parlent anglais. Certains se reposent dans les hamacs, d’autres déjeunent mais tous apprécient la prise de photos !
La région de Bang Kha Cha et Khao Phloi Waen possède de nombreuses mines plus ou moins importantes donnant différentes variétés de pierres mais principalement du saphir. Certaines ne sont pas en exploitation.
La mine, premier maillon d’une longue chaîne…

Clémence Jude, Chanthaburi, juillet 2011