Carnet de voyage (Guinée 2011-2)

La route vers l’or

Invitée à Conakry, où le mari de ma fille travaille, je me réjouis de les revoir dans un pays d’Afrique au sous-sol riche en or et en diamant.
Tous deux ont pris des jours de congé pour que nous découvrions ensemble le Bouré, la région des chercheurs d’or, avec leur chauffeur.
Nous traverserons la Guinée en Land Rover pour atteindre Siguiri, à quelques kilomètres du Mali.

Le matin avant le départ, les deux réservoirs du 4×4 reçoivent leur plein, en prévision d’une route pauvre en poste d’essence. Le soleil monte lentement, boule de cornaline chauffée que mon œil s’amuse à fixer. Vexé par cette impudence, il bout de colère et, bientôt haut dans le ciel, m’oblige à baisser les yeux.

Les premières cases apparaissent ocres, grises, blanches ; rondes ou carrées selon les ethnies : soussou, malinké, peule… Ces chaumières à pièce unique abritent les familles. Une femme pile le manioc ; la vue d’un téléphone portable collé à l’oreille d’un voisin modernise cette image ancestrale.

Cases en Guinée

Bordant la route, champs dévorés de cités de termites s’élevant en champignons gris ou en véritables citadelles ocre rouge respirant par ses innombrables trous.

Accord tacite : avant de tanner, un paysan expose une peau de vache au soleil sur un bâton surélevé. Un vautour de petite taille atterrit et l’enserre. Il se met à la nettoyer des morceaux de chair encore accrochés, s’octroyant ainsi lui-même son salaire… Ce vautour sans envergure marche souvent dans la cour des maisons au milieu de la volaille et survole jalousement les alentours à l’affût de la moindre charogne.

Efficace lutte anti-palu : d’une tape sonore, nous nous acharnons à tuer les moustiques qui investissent la voiture.

Chauffée par le soleil, l’eau roule dans notre gorge étanchant une soif si intense qu’elle ne rechigne sur sa température. Le 4×4, lui aussi, boit de nombreux litres, asséchant peu à peu le premier réservoir.
Nous dépassons une petite rizière et une plantation de bananiers. Pas de moyen de transport en vue sauf un ou deux taxis-brousse bondés à l’intérieur, surchargés à l’extérieur…

Près de Kankan, nous traversons le Milo ; il se jettera plus loin dans le Niger, à flots en partie perdus dans la sécheresse.
Fusil sur l’épaule, de nombreux chasseurs partent à la recherche du gibier de brousse, à pied ou à vélo.

Seuls les deux-roues se partagent les belles avenues de terre rouge de Kankan, à cause de l’état désastreux des routes.
Des publicités vantent Barack Obama dont le visage souriant s’affiche sur les tee-shirts. Mis à toutes les sauces, même les huiles se réclament de son nom.

Pas de pierre à Kankan !
Les bijouteries nous stupéfient avec leurs planches disjointes, leurs étagères vides où trône parfois une balance à carat poussiéreuse près d’un objet en argent !
Dans l’une d’elles, un jeune homme nous donne le cours réel de l’or, sans inflation touristique ; mais son patron revient : il n’annonce pas du tout le même taux ! Nous protestons, nous argumentons mettant en avant les paroles de son employé : en vain ! Celui-ci pâtira de son honnêteté.
A partir de ces renseignements, nous connaissons enfin le vrai cours de l’or aussi nous saurons marchander ! Du moins, nous le croyons…

Mon beau-fils parie que ce marchand de sculptures n’a pas vu un Blanc depuis très longtemps. Nous entrons dans le magasin. Le commerçant, occupé à discuter sur le trottoir d’en face, se précipite devant la manne inespérée que nous représentons. Il s’exclame :
– Je crois que je n’ai pas vu un Blanc depuis 2009 !
Pari gagné ! Malheureusement pour le parieur, nous n’avions misé que quelques rires !

Nous sommes rares à traverser le pays sauf les employés des mines où l’on extrait or, diamant, bauxite, cuivre… On nous appelle le Foté ou Toubalou, le Blanc, sans nuance péjorative ou raciste. Parfois, rencontre d’un Noir blanc, l’albinos, assez fréquent en Afrique occidentale. Dans cette région, certains enfants ne connaissent peut-être que ce type de Blanc…
Le marchand nous explique la signification de ces masques «passeport» qu’autrefois le voyageur montrait quand il entrait dans une autre ethnie, déclinant ainsi la sienne. Chacun de ces masques montre un visage aux traits spécifiques identifiant la personne à son groupe social.

Nous reprenons l’éprouvante route cabossée, défoncée par les ornières, impraticable à la saison des pluies. De sauts en sursauts, le 4×4 dévore courageusement les kilomètres ; nous nous accrochons. Je pense à la publicité d’une boisson orange bien connue…

La piste en 4x4 Guinée

Création d’emploi : un volontaire a posé un panneau annonçant qu’il répare un tronçon de route. Œuvre salutaire que les automobilistes reconnaissants récompensent de quelques billets.

Nous traversons le célèbre Niger presque à sec; il s’allonge paresseusement entrelaçant les bancs de sable. Placés en ligne, des pêcheurs tentent leur chance, armés de filets aux formes étranges.

Découverte de Siguiri ; cette petite ville arbore un côté Far-West séduisant avec ses étals proposant la panoplie du parfait orpailleur ! Pioches, pelles, batées incitent à l’aventure et à se ruer vers l’or !

Pas de pierre non plus à Siguiri !
Les bijouteries, vides, se résument à de sommaires cahutes en bois.
Nous entrons dans une usine où l’on transforme l’or en lingots. Accueil peu chaleureux où les prix annoncés découragent tout marchandage : patron assis nonchalamment derrière un bureau où s’alignent ses lingots, contremaître mâchant des mots condescendants destinés aux touristes…

Enfin nous obtenons le chemin des orpailleurs aux alentours de Siguiri.
Vers midi, la piste de latérite, formée par les camions des grosses entreprises, nous mène à une exploitation qui s’étend à perte de vue. Nous repérons assez vite les petits chercheurs d’or. Ceux-ci travaillent du matin au soir tête au soleil, pieds dans une eau probablement fréquentée par les moustiques… Parfois toute la famille participe.
En émissaire, le chauffeur s’approche d’eux. A entendre leur conversation, son statut semble beaucoup plus enviable car s’il n’a pas d’or dans ses poches, au moins a-t-il de l’argent !

Orpailleurs, Siguiri Guinée

L’orpailleur indépendant vit au jour le jour. Quand la journée commence, il a déjà vendu le butin de la veille aux grosses sociétés, aux intermédiaires et aux commerçants, sans doute à un cours très bas. A midi, la calebasse reste souvent vide, comme aujourd’hui. A leur niveau, contrairement à celui des grands exploitants, chercher de l’or se révèle une entreprise vouée au hasard.
L’un d’eux se plaint de son sort mais les autres nous accueillent avec bonne humeur. Beaucoup me demandent en souriant :
– Tu veux ma photo ?
– Oui, répond mon appareil d’un clic discret.

Nettoyer la terre nécessite deux étapes. L’ouvrier commence par un dégrossissement sur une sorte de toboggan rudimentaire en bois où elle sera grossièrement filtrée. Ensuite, mise en sacs et transport de cette terre sur les points d’eau voisins, mares rendues jaunâtres ou rougeâtres par le limon.

Orpailleurs lavant la terre, Guinée

Enfin, le tamisage dans de grandes calebasses coupées pour servir de batée. Soudain, au fond de l’une d’elles, apparaissent les premières précieuses poussières qui se différencient aisément de la terre et des graviers par leur éclat unique !

Poussière d'or dans batée, Guinée

Boule d’or en fusion, le soleil fond sur la terre africaine…

Nous décidons de poursuivre notre route pour atteindre Mandiana.
En deux heures trente de piste poussiéreuse, nous croisons deux camions, trois taxis-brousse et quelques motos. La végétation, étonnante, desséchée mais verdie de feuillages brillants, s’éclaire de rares fleurs jaunes, lumineuses.

Pas de station essence à Mandiana ! Des mosquées, des toilettes publiques, peu de commerces, mais, au moins, un bar rudimentaire !
Dans le village, nous trouvons des marchands qui transportent dans leurs poches quelques pépites et des morceaux d’or. Nous palabrons longuement dans une petite pièce qui sert de bureau. Le bruit court que des étrangers veulent acheter de l’or. Peu à peu le nombre des curieux augmente. Tubes de plastique à moitié remplis de poussière d’or et de pépites apparaissent, brillent au creux de plusieurs paumes… A part une dont le poids s’alourdit de cristaux de quartz, les autres pépites nous intéressent. Certaines montrent une structure d’or natif bien formé rappelant les branches de sapin. La plus belle pèse vingt-neuf grammes.

Négociant à Mandiana Guinée

De marchandage en marchandage, nous concluons l’affaire à un prix acceptable pour les deux parties. Les projets prennent forme : la plus grosse donnerait un magnifique pendentif ; celle-ci serait un cadeau pour un ami… Mais le pot de Perrette finit toujours par casser…
Après une nouvelle délibération entre eux, ils reviennent sur leur accord et annulent la transaction ! Je reçois le remboursement du prix des pépites ; je les rends, stupéfaite par cette leçon de détachement imprévue !

Le lendemain matin, les ouvriers des alentours se dirigent en foule vers une immense exploitation sur la route de Kouroussa. Le site, très organisé, s’étend sur plusieurs kilomètres de brousse. Ses patrons, traités en pachas par l’entourage, répondent à des règles de politesse qu’il semble prudent de connaître et de respecter. L’accueil ne ressemble en rien à celui des petits orpailleurs.

Nous remontons dans le 4×4.  Ânes, vaches, volailles, peu habitués au passage de véhicules, se promènent sur la route cabossée. Le chauffeur avoue qu’il oublie le code en se débrouillant pour avancer sans provoquer trop de secousses. Un serpent finira sous les roues de la voiture qui serpente mieux que lui.

Nous roulons vers Mamou sur une voie plus carrossable : le passager, apaisé, goûte enfin le confort du 4×4, captant les scènes qui défilent devant ses yeux.
Des poules vivantes, accrochées au capot des taxis-brousse, voyagent à l’air libre pour préserver la qualité de la viande. Des chevelures d’ébène roussies par la poussière de latérite témoignent du long trajet effectué par les motards.

Taxi-brousse, route de Guinée

Seuls les nuages de nacre, craquelés et irisés par les feux du couchant, restent intouchés par la poussière…
De la cour du restaurant de Mamou, le cri étranglé du poulet traduit son label de fraîcheur, encourageant notre longue attente.

Nous rentrons fatigués mais en bonne santé : nous n’avons attrapé ni le paludisme, ni la fièvre de l’or !

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