Carnet de voyage (Birmanie, Mandalay 2010)

Mandalay

Somptueux banians tressés et enserrés par la croissance particulière de leurs racines. Barques et maisons sur pilotis bordant les rizières. Charrettes tirées par de placides zébus blancs. Laboureurs dont les socs archaïques sillonnent la terre. Élégants palmiers au tronc finissant en patte d’éléphant. Pagodes d’or balisant la route qui m’emporte à Mandalay…
Sur les chemins, envols de moines au crâne rasé en quête de nourriture terrestre. Certains, très dans le coup, chérissent le portable et surfent sur le net.
Contrairement à Yangon, hommes et femmes, parfois masqués à cause de la poussière, chevauchent des motos dans les rues bruyantes et chaudes de Mandalay. Certains convertissent leur deux-roues en taxi rapide. Quelques jeeps à admirer se distinguent du flot des voitures.

Marche au jade Mandalay Birmanie

Le marché de jade en plein air a déménagé. Je prends un trishaw, véhicule à deux places tiré par un vélo. Son ancêtre le pousse-pousse a disparu donnant naissance à une descendance plus véloce et moins éprouvante pour le conducteur. A Yangon, le trishaw n’a pas droit de cité ; il se cantonne aux portes de la ville qu’il semble garder.
Bientôt nous traversons les faubourgs parsemés de demeures en bambou bruni suivies par des abris plus sommaires où parfois une simple palissade protège un lit. Quelques personnes fouillent les tas d’ordures en m’octroyant un lumineux sourire. La marchande de charbon prépare ses sacs, visage enduit de suie et de sueur. Un jeune époux tisse les lanières de bambou qui formeront les murs de sa maison tandis que femme et enfant se reposent.

 

 

Marche au jade Mandalay

Sur le sol du marché, des blocs de jade de toutes dimensions, de toutes couleurs où les verts dominent : pierres roulées ou galets à la tranche polie, jolis cabochons arrosés régulièrement pour aviver l’éclat et sélectionnés à l’épreuve de la torche.
Les acheteurs peuvent venir de très loin pour choisir cette jadéite convoitée provenant des mines de Mogang, au-dessus de Mandalay.
Négligés, des morceaux de basse qualité jonchent les allées. J’en ramasse un qu’une jeune fille, les joues rehaussées du traditionnel thanaka, retire sans façon de mes mains : elle le remplace par deux beaux échantillons qu’elle me donne !
Par un sentier battu où s’enfoncent des rebuts de jade, un marché de gemmes clôturé par un mur affiche que l’étranger doit s’acquitter d’une taxe de un dollar pour entrer.

À l’étage des bijoutiers, le Zegyo Market a perdu son animation : boutiques délaissées, vitrines vidées sous le plafond de néons presque toujours éteints, ombres endormies sur des stands abandonnés voués à la poussière… Seules les enseignes pendent encore témoignant d’une vie antérieure plus prospère…
En persévérant, j’ai réussi à découvrir des emplacements rescapés où les néophytes confondent spinelles rouges et rubis, quartz rubassé vert et émeraude.
Peu de belles gemmes mais des corindons synthétiques de toutes les couleurs mélangés à des pierres de mauvaise qualité. Je me console sachant que ces commerçants ne peuvent plus donner les papiers indispensables au passage de la douane : avec la junte militaire, il ne faut pas jouer au petit soldat…

En chemin vers l’Irrawady, fleuve aux eaux de jade brun, une noce colorée m’invite à une étape devant gâteaux et thé au lait.
Près d’un vénérable banian, le marché aux fleurs foisonne de plantes luxuriantes ; les feuilles géantes de bananier enveloppent les glaïeuls en boutons jaunes, oranges, rouges. Je me laisse enguirlander de tresses odorantes…
Au bord du fleuve une vie simple et précaire grouille même si les orages récents ont enflé les eaux, emprisonnant le pied des arbres.
Hommes, femmes et enfants investissent les rives : ils se baignent, lessivent, habitent bateaux et huttes, élèvent poules et cochons.
Les écoliers se soustraient à leur uniforme et plongent sans calcul, multipliant des jeux qui parfois les divisent.
En sortant de l’eau, les petits cochons réapparaissent roses, vivants sosies de Naf-Naf.
Les ouvriers triment dur : ils remplissent à la pelle des paniers de pierres que les ouvrières déverseront plus loin sur la voie en construction. Pendant ce temps, près de l’embarcadère pour Mingun, le policier somnole dans l’ombre de sa guérite…

De retour en ville, j’explique à un marchand que son morceau de maw-sit-sit ne peut pas entrer dans mes boîtes de cours. Il s’éclipse un moment pour revenir exhibant deux morceaux de cette même pierre ! Je les achète, vaincue par ses arguments un peu marteaux…

Grâce aux trombes d’eau de ces derniers jours, atmosphère moins étouffante mais jupe et sac à dos trempés confiés aux bons soins du ventilateur…

Généreux, le sol du Myanmar donne de nombreuses gemmes dont les fameux rubis et saphirs birmans aux nuances uniques. Il possède aussi des mines de métaux précieux.

Fabrique de feuilles d'or Mandalay Birmanie

À la fabrique de feuilles d’or, les ouvriers tapent avec une massue sur un petit lingot protégé par des feuilles de bambou jusqu’à obtenir des lamelles extrêmement fines. Dans la salle voisine, les ouvrières les découperont en carrés. La production de cette fabrique se destine presque exclusivement à l’entrée des pagodes où les croyants achètent une feuille d’or pour l’apposer sur une partie du corps de Bouddha.
Or pas seulement réservé aux dieux puisqu’une femme pose sur ma main un morceau qui s’imprègne dans ma peau.
Comestible, il est censé guérir les maladies de cœur, pas ses peines…

Feuilles d'or

Dans un atelier sombre d’une rue voisine, sept personnes accomplissent le second stade du travail : elles placent les carrés d’or entre les feuilles de bambou à un rythme accéléré. Quelques gestes éloquents m’expliquent la procédure.
Joli moment loin de la chasse au dollar…

Deux éléphants blancs sculptés gardent l’entrée de la pagode Eindaw Yar composée d’autels dédiés à Bouddha, à ses ascètes et dotée d’une réplique en miniature du célèbre rocher d’or.
Les enfants jouent au foot dans des salles à ciel ouvert tandis que les pèlerins et les chiens s’allongent sur les dalles.
Dans les lieux de culte, l’animisme peut se fondre au bouddhisme : certains banians du sanctuaire reçoivent des poignées de riz cuit en offrande, taches blanches sur leurs branches.

Un homme compte ses billets sous l’œil incorruptible d’une statue tandis qu’un fidèle dort aux pieds de l’Éveillé…

Loin du centre de Sagaing, les magasins d’argenterie se succèdent. Au fond des cours, les orfèvres donnent du relief aux vases avant de les ciseler.
Dans un atelier de sertissage sur argent, j’observe les étapes nécessaires à la réalisation d’un bijou.
Ici, pas de produit chimique pour nettoyer ce beau métal blanc : une noix venant de Pyin U Lwin, petite ville des montagnes, lui assure son brillant. Dans les bijouteries, ma présence suscite souvent des messes basses que je prenais pour des bavardages. En réalité, les vendeuses prient pour que les dollars tombent de ma poche !
Envoûtée par leurs incantations, ou par la beauté des pierres, je me soumets en achetant, non sans marchandage… Une lueur de triomphe anime leurs beaux yeux noirs : elles s’emparent des billets dont elles frappent la vitrine pour amadouer la chance à son prochain passage…

Le ciel laisse tomber quelques gouttes, premières notes d’une longue symphonie…

Sculpteur de marbre Mandalay Myanmar

Sur la route d’Amapura, le quartier des sculpteurs de marbre s’étend sur quelques rues.
Éléphants, dragons, chevaux mais surtout innombrables bouddhas espèrent atteindre l’étape supérieure : ébauches sans visage ou traits inachevés attendent le sourire de béatitude promis par le sculpteur.

Les hommes taillent, dégrossissent le bloc de pierre puis l’affinent à l’aide d’une meule à main. Ils commencent par sculpter le corps ; ensuite ils s’attaquent au visage dont ils polissent la surface grenue avant de l’humaniser. Les femmes peaufinent en frottant l’œuvre avec un caillou mouillé semblable à la pierre ponce.
Enfin le bain, ultime examen, où, même sous les mains féminines, les bouddhas restent de marbre…

Près des ateliers, se dressent des stands proposant des bijoux en bois silicifié recouverts de la poussière émanant du polissage, des peignes et des objets sculptés en os d’éléphant.
Et, omniprésent, tel un dieu se manifestant sous diverses apparences, le précieux jade…

Clémence Jude, août 2010