Carnet de voyage Nord Vietnam

À 6 heures, je prends le train rustique qui part de Hanoï en direction de Sapa. Je descendrai à Yen Bai (prononcez Yen Baï) ; de là,  je chercherai un moyen de locomotion pour rejoindre Yen The Town.

Avant le départ, un contrôleur maussade retire les enseignes portant le numéro du wagon et ferme les portes avec un verrou cadenassé. Quand  le train s’approche d’une gare, il sort les enseignes, les installe et libère le verrou.

Les voyageurs me sourient ; le jade orne le lobe de quelques femmes. Une petite fille, qui parle un peu anglais, m’offre une patate douce et trois œufs durs tandis que par la fenêtre des rizières courent, bientôt arrêtées par les montagnes. Des paysans solitaires, coiffés du traditionnel chapeau pointu, poussent le soc d’une charrue élémentaire tirée par un buffle. Des maisons sur pilotis et des sépultures parsèment l’immense plaine : la famille enterre souvent un parent dans un endroit du champ.

À 11 heures, le train s’arrête à Yen Bai.

Les motos stationnées devant la gare offrent leurs services mais, chargée de mon sac à dos, je ne souhaite pas parcourir les 80 kilomètres qui me séparent de ma destination par ce moyen de transport. Je cherche la gare routière. Un monsieur âgé parvient à servir d’interprète à l’aide de quelques mots anglais. Après avoir questionné les nombreux chauffeurs de taxi, il m’assure qu’aucune liaison de car n’existe et que Yen The appartient à un autre district. Effectivement, Yen The, souvent nommé Luc Yen, fait partie du district de Luc Yen, cependant cela n’empêche pas un bus d’y aller… Les chauffeurs de taxi soulignent que j’aurais dû partir de Hanoï.

Je doute qu’aucun service de car ne desserve la ville mais, à cause de la fatigue et du poids de mon sac, je me résous à prendre un taxi.

La région de Luc Yen possède de nombreux gisements, surtout de rubis qualité birman et de spinelle, mais le chauffeur que je choisis ne parle pas plus anglais que les autres et je me demande où j’atterrirai…

Sur la route, je m’aperçois que plusieurs bus nous dépassent, affichant la direction de Yen The. Bien que je m’exprime en français, le chauffeur comprend mon mécontentement ; il sourit d’un air penaud, arrête la voiture, entre dans une épicerie et revient avec des chocolats ; il me les offre, sans doute pour adoucir mon humeur.

Nous roulons deux heures avant d’entrer dans Yen The ; à l’arrivée, il se dirige vers l’hôtel qu’il m’a recommandé. Je laisse mon sac sur le siège arrière du véhicule et j’entre dans l’auberge pour visiter les chambres et discuter les prix.

Une belle surprise m’attend dans la salle : un atelier composé d’une quinzaine d’hommes et de femmes travaillant sur le sol. Ils composent des  tableaux avec des pierres de basse qualité, artisanat nommé en anglais gem paintings.

Ravie, je retourne vers le chauffeur de taxi : il a disparu ! Je le cherche du regard pendant quelques minutes et, ne le voyant pas, je me demande s’il n’a pas filé avec mon sac ! Dans ce cas, il ne ferait pas une bonne affaire : son contenu, dérisoire, n’offre aucun intérêt, sans compter que je ne l’ai pas encore payé… Soudain, je l’aperçois discutant à l’angle de l’hôtel, et il rit ! En fait, nous partons tous dans un grand éclat de rire !

Après ces émotions, je dépose mon sac dans une chambre disposant d’un balcon donnant sur le lac et d’un chauffage dont la vue me réconforte car le temps, souvent pluvieux, est froid en janvier…  Je descends observer les artisans.

A l’extérieur de la grande salle aux portes ouvertes sur le lac, des ouvriers pilent des pierres dans un mortier. A l’intérieur, un artiste crée un dessin ou reproduit un tableau connu, un paysage ou le portrait d’une personnalité. Ensuite, il recouvre l’esquisse de pierres de toutes les couleurs. Ainsi, des chevaux rouge rubis galopent accompagnés de juments bleu saphir. Travail minutieux où l’artiste exprime toutes les nuances grâce à une palette très étendue. Des morceaux de pierre juxtaposés et collés composent la plupart des tableaux de petit format tandis que des cristaux plus importants sont utilisés pour les grandes créations : ils forment les ailes des oiseaux ou l’écorce des arbres en donnant du relief.

Cet artisanat part à Hanoï et aussi à l’étranger. La salle de l’hôtel abrite plusieurs vitrines de gemmes et de bijoux et même un lapidaire penché sur la meule.

Je quitte ma chambre à 6h30 pour visiter le marché aux pierres ; les yeux gonflés de sommeil, le veilleur de nuit de l’hôtel m’annonce que désormais aucun vendeur ne vient avant 8 heures ! Ce marché, connu des amateurs de gemmes, s’étend sur une dizaine de mètres. Des petites tables basses se succèdent exposant différentes variétés : des spinelles réputés pour leur bleu cobalt et des échantillons rouges, pourpres, mauves, bruns ; des saphirs étoilés opaques blancs et bruns, facilement identifiables grâce à leurs chevrons, des saphirs d’un bleu lumineux, un saphir violet et, parmi un grand choix de rubis, des pierres étoilées de plusieurs carats, des petites gemmes et de nombreux cristaux bruts. De belles zoïsites extraites des mines d’An Phu apparaissent près d’aigues-marines de couleur intense entourées par des orthoclases vertes souvent prises pour un autre feldspath, l’amazonite. Le Vietnam produit une variété rare : l’amazonite transparente.

Les tourmalines déclinent leurs couleurs ; l’œil s’arrête sur des échantillons orange rappelant l’hessonite, côtoyés par de grands cristaux de quartz à cheveux de Vénus. Parfois une table propose des bijoux et des petits objets sculptés. Les vendeurs, principalement des femmes, viennent chaque matin des villages situés autour des mines. Seul étranger : un professionnel chinois qui négocie avec sa balance à carat. Sans doute un habitué car, en voyant les billets qu’il met sur la table pour payer ses rubis et ses spinelles, je constate que la somme reste très éloignée des prix exorbitants que l’on m’a demandé…

En sortant de l’hôtel, je longe le lac pour prendre la route qui mène aux carrières de marbre s’étendant sur plusieurs kilomètres. Elles se repèrent aux taches blanches visibles sur les flancs de la montagne déboisée. Vues de la vallée, ces « coulées » blanches rappellent les séracs des glaciers. Je réussis à pénétrer aux abords de la carrière par une petite entrée non gardée mais, quand je prends la route qui mène au cœur du site, un gardien aux allures de cerbère m’interdit de continuer sans le port du casque. À l’extérieur de la carrière, des villageois ramassent des morceaux de marbre parmi les rebuts. Dans le Nord du Vietnam, le marbre contient souvent des cristaux : pargasite, humite, rubis, spinelle… Les magasins de Yen The vendent de tels blocs parfois sculptés.

De retour à l’hôtel, je demande si quelqu’un pourrait m’accompagner sur les mines. Personne ne parle anglais aussi je rencontre des difficultés pour communiquer. Cependant, en écrivant le nom des mines et en mimant le travail des mineurs avec persévérance, le patron a compris que je cherche un guide : Pham, remplira ce rôle.

Le lendemain à 8 heures, nous quittons Yen The en moto sous une pluie fine.

Autour de Mien Tien, des petits groupes de mineurs ponctuent la plaine ; ils creusent à la pelle une terre presque noire.

À Mien Tien, nous apercevons des ouvriers de l’autre côté du torrent. Nous le traversons et nous saluons une femme et trois hommes en train de creuser ; ils nous informent qu’ici ils trouvent principalement de la tourmaline.

Un peu plus loin au bord de la route, nous rejoignons trois mineurs ; l’un d’eux me donne un spinelle brut noir, octaèdre parfait. De ces trous on extrait des rubis, des tourmalines et des spinelles.

La moto lutte avec la route de terre ocre jaune semée de cailloux et creusée de nids-de-poule. La plaine s’étend, gardée par des montagnes boisées. Les canards prennent les rizières pour des mares tandis qu’au milieu de petits étangs les lotus éclosent, imposant leur intense couleur rose. Les paysans cultivent leur terre boueuse pieds-nus ou chaussés de bottes ou de cuissardes.  Des paysannes, souvent jeunes et belles, nous sourient en poussant la charrue rudimentaire tirée par un buffle. Dans leur costume traditionnel aux couleurs fanées, de vieilles femmes se relèvent, étonnées par notre passage. Parfois nous croisons quelques motos mais très peu de voitures.  Nous nous engageons dans un sentier et bientôt nous atteignons une mine assez grande constituée de plusieurs trous, d’une pompe à moteur et de bacs où laver la terre.

En pause dans leur cabane pour le déjeuner, les mineurs nous accueillent aimablement. Pham fouille dans les graviers et ramasse de petites pierres : des morceaux de tourmaline rouge ; j’en trouve quelques unes en remuant la terre. Nous laissons nos trouvailles aux mineurs et nous remontons sur la moto ; soudain, mon guide s’arrête devant une grande maison sur pilotis. Un homme jeune, son frère, s’avance ; ils se mettent à parler longuement du chemin qui mène à Bai Son. Cette mine est réputée, notamment pour ses spinelles d’un bleu lumineux. Nous devons laisser la moto sous le hall de la maison car elle ne pourra pas nous conduire jusqu’à la mine. Son frère nous accompagne, chaussé de simples claquettes en plastique.

Nous montons un chemin d’argile rouge que la pluie rend boueux et très glissant. En traversant les ruisseaux, je nettoie mes bottes lourdes de glaise tandis que le frère de Pham lave ses pieds. Mes guides parlent peu anglais ; j’essaie de savoir combien de kilomètres nous séparent de Bai Son : trois.

Nous traversons Bai C2, une mine assez grande disposant de trous profonds ; dans la cabane, un service à thé miniature et une pipe à eau en bambou attendent les ouvriers. Mes compagnons observent le pan abrupt d’une montagne nous faisant face et je me demande avec inquiétude si nous allons nous engager dans cette voie…
Effectivement, nous rejoignons le pied de la montagne où nous attend un sentier serpentant entre deux murs de végétation. Je me réjouis de cet environnement exceptionnel mais très vite le chemin disparaît remplacé par des pierres, des rochers, des morceaux d’arbre que nous devons grimper à mains nues.
– La jungle amazonienne, déclare Pham en anglais et en riant.

Je ne m’attendais pas à un parcours aussi difficile ; je m’exclame souvent, ce qui les amusent. Le frère de mon guide, un vrai bouquetin, a souvent une longueur d’avance sur nous, peut-être parce que Pham prend garde à ce que je ne glisse pas  sur ces rochers recouvert d’une mousse et d’un lichen fin rendus glissants par la pluie qui continue de tomber.

Ma jambe gauche tombe dans un trou, je m’égratigne le genou mais rien d’alarmant ! Aux nombreux passages difficiles Pham me tient par la main ou m’aide de ses deux mains. Je regarde derrière moi et je me demande comment je réussirai à descendre un tel à-pic ! Puis je me concentre sur les aléas de cette piste non tracée que semble parfaitement connaître le frère de Pham, certainement le vrai guide de l’étonnant trio que nous formons…

Pham prononce le nom de la mine pour m’encourager mais, bien que nous approchons, un bout de chemin reste à faire. Son frère, loin devant nous, montre parfois la tête pour vérifier si nous avons besoin d’aide. Peu à peu, nous sortons de la pénombre de la forêt pour pénétrer dans une clairière : enfin la mine, cernée par les montagnes, spacieuse avec ses trous et ses bacs où laver la terre !

Nous nous reposons quelques instants dans la cabane ; en ce moment le lieu est déserté mais un bruit de moteur indique un site d’exploitation proche. Nous nous engageons dans un sentier sommaire mais suffisamment tracé pour qu’il me semble facile après l’épreuve de la montée. Nous entrons dans une faille où un homme lave au jet la terre caillouteuse sur une sorte de grand tamis : une structure en bois au fond recouvert d’une plaque métallique perforée. À droite, un tuyau relié à une pompe à moteur permet l’arrivée d’eau. Quand la terre est chassée, sa femme prend le relais. Elle trie en cherchant les précieuses pierres parmi les cailloux à l’aide d’un couteau entièrement en bois. Au Vietnam, les femmes travaillent sur les mines ; on voit aussi des femmes sur la mine de diamant de Bornéo.

Mes compagnons parlent un moment avec le couple puis nous prenons le chemin du retour que je redoute un peu car les descentes en montagne se révèlent souvent plus difficiles que les montées. Cependant mes deux guides veillent. Pham m’indique où je dois poser un pied, ensuite l’autre puis il avance et dit « stop ». Il me montre à nouveau comment procéder et nous continuons ainsi notre lente descente. Son frère ne nous précède plus mais il participe : quand Pham tient une de mes mains, il prend l’autre. Il cale son pied pour que je puisse poser le mien sans glisser. Il me porte sur son dos pour franchir les passages particulièrement difficiles.

Enfin nous retrouvons les longues pistes glissantes ocre rouge. La descente depuis Bai Son a duré 1h30. Nous arrivons à la maison familiale ; nous nous débarrassons de nos chaussures et de nos vestes trempées et boueuses. La sœur et la mère de mes guides nous invitent à entrer dans la salle à l’impeccable plancher où trône une grande télévision. Au fond de la pièce, un chaton gris se chauffe près du feu qui brûle sous le chaudron ; une fillette et un bambin jouent au ballon. Nous nous asseyons devant le feu et nous buvons le thé en croquant des patates douces trempées dans du sucre pendant que le frère de Pham frit les œufs recto verso. Bientôt nous savourons des plats délicieux accompagnés de riz et de morceaux de poulet mouillés dans des bouillons parfumés.

Le père de famille franchit le seuil. Il s’installe et il me tend un verre remplit d’un alcool très fort. Par gestes, il me décrit sa famille et il me fait comprendre que sa maison lui appartient grâce à un travail constant : il est mineur. Il me montre un morceau de spinelle bleu ciel. Un jeune couple en visite nous rejoint autour du feu ; le mari sort un spinelle rose-brun de sa poche. Après une dernière tasse de thé, Pham et moi prenons congé.

Nous sommes à quelques kilomètres de Yen The, vite parcourus en moto malgré le mauvais état de la route. L’espace d’un instant, trois bouquetins la traversent…

Ce fut une randonnée loin des sentiers battus dans la mesure où le plus souvent il n’y avait pas de sentier…

Après deux jours de pluie, je pars en moto avec Pham visiter d’autres mines…

Clémence Jude, janvier 2015