Carnet de voyage (Madagascar 2005-3)

Pas de « mineurs » à la mine

Nous montons le chemin de terre rouge à peine tracé, bordé de surprenants mimosas plantés par les colons ; ces arbrisseaux donnent au paysage des allures de Provence, chaleur en moins : nous sommes à 2200 mètres d’altitude ;  les hautes herbes sèches, la pluie et le vent giflent nos visages et nos blousons ne suffisent plus à couper le froid glacial.

Tandis que nous arrivons aux premiers trous, creusés de loin en loin en pleine brousse, René William me parle du territoire de cette mine de saphirs et de grenats qui s’étend sur 5 km de long et 2 km de large, limité de chaque côté par des églises que j’aperçois à l’horizon. Il possède une autre mine à 90 km de Antsirabe où l’on extrait de la tourmaline et de l’améthyste. Il m’apprend qu’en demandant un permis au Service des Mines un étranger pourrait s’associer à un exploitant malgache mais il n’obtiendrait pas le droit d’acheter une mine.

Évidemment la pluie battante a chassé les mineurs au village. Il reste des feux éteints autour de ces trous secs, ocre rouge, si différents des puits des mines de la région de Ratnapura au Sri Lanka. Ici, la terre est dure à piocher et récemment un ouvrier a reçu une pierre qui l’a blessé à la jambe.

Ces trous circulaires d’un mètre de diamètre environ ont une profondeur variant de 7, 10, 22 mètres. En principe les mineurs travaillent de 8 h à 12 h et de 13 h à 16 h. Ils se reposent les dimanches et les jours fériés. Logés, nourris, ils reçoivent un salaire fixe et un bonus sur les ventes de la mine. En cas de fortes pluies, ils sont « aux intempéries », c’est-à-dire qu’ils jouent aux cartes chez eux.

Trou de mine, Madagascar

Dans la région, on est mineur de père en fils; il y aurait un engagement entre les exploitants et les maires en cas de cyclone ou autre catastrophe naturelle pour couvrir les ouvriers qui vivent tous dans le même village avec leur famille. Ni les femmes ni les « mineurs » de moins de 18 ans n’ont le droit de travailler à la mine sauf la femme du patron qui surveille les ouvriers et prépare la cuisine.

En raison d’un fady (tabou), le travail de cette mine est interrompu à la saison des pluies pour ne pas détruire les graines qui pourraient se trouver sur les pierres et empêcher ainsi le riz, ou une autre culture, de pousser. D’autres Malgaches affirment que l’on ferme la mine tout simplement à cause de la saison des pluies.

Quand la mine est close, les ouvriers taillent et polissent les pierres puis ils tentent de les vendre. Certains cherchent dans les eaux ocre jaune de la rivière Andavabato du saphir et de l’or avec des villageois transformés en orpailleurs pour la saison.

Tandis que nous arpentons le terrain fouetté par le vent et la pluie René William évoque les troubles fréquents dans la région d’Ilakaka, célèbre pour ses gisements de saphirs, nouvel eldorado attirant divers « aventuriers ». Soudain, alors que nous sommes isolés au cœur de cette brousse battue par les éléments et que nous commençons à descendre, il me demande : « Quand vous visitiez les mines au Sri Lanka avez-vous eu des problèmes, vous a-t-on attaquée ? »

Je frémis à cette surprenante question dans cet endroit désert où je me sens soudain vulnérable ; je réponds que je n’ai jamais rencontré de problème sur les mines à Ratnapura.

Nous continuons notre descente vers la voiture où j’aperçois le chauffeur toujours penché sur le capricieux moteur de son véhicule. Je crains une panne.
A notre approche, il relève la tête, souriant.
Nous reprenons nos places dans la voiture tandis qu’à mon soulagement le moteur commence à toussoter puis se met à ronronner.

M’adressant à René William, j’ajoute : « Je n’ai pas eu de problème sur les mines au Sri Lanka, pas plus que sur les mines à Madagascar… »

Clémence Jude, août-septembre 2005