Carnet de voyage Cambodge

En sortant de l’aéroport, je reconnais Gaëlle, rencontrée en 2001 au Sri Lanka. Fin novembre, elle m’a envoyé un mail du Cambodge. Quand je lui ai annoncé que je venais cet hiver, elle a proposé une rencontre à Siem Reap en ajoutant qu’elle aimerait m’accompagner dans le Ratanakiri : accordé.

En janvier, Siem Reap gonfle sous l’afflux de touristes avec une prédominance de Français : un peu partout, notre belle langue chante clair dès le lever du soleil.

Les bijouteries exposent quelques pierres naturelles mêlées à des synthèses aux couleurs flashantes et des gemmes serties dans de jolies montures gâchées par un entourage d’oxydes de zirconium synthétiques. D’un stand à l’autre, des modèles à l’éclat clinquant rappellent ces séries de bijoux vues en 2016 dans les vitrines thaïlandaises de Mae Sae et de Chanthaburi : disparues les créations originales admirées en 2011 ! Un bijoutier m’explique la raison de cette uniformité : désormais les commerçants commandent au même fournisseur, la Chine.

De grands morceaux d’ambre rivalisent avec des blocs de résine artificielle jaune-brun. Le jade jadéite vert, parfois teint, apparaît sous forme de boucles d’oreille, de pendentifs et de bracelets près de bijoux en jade jadéite brun.

Une lapidaire facette une pierre à l’entrée d’un magasin ouvert en l’an 2000. Tenu par un Français, il se distingue du lot : le visiteur peut observer différentes variétés de gemmes, des bijoux de style classique et quelques créations. Une carte des mines le renseigne sur les pierres extraites au Cambodge.

Ces magasins assènent des coups de massue quand on attend des coûts plus en rapport avec le niveau de vie du pays.

Dans les ateliers des Artisans d’Angkor, les bijoutiers cisèlent l’argent pendant que les sculpteurs travaillent le bois et la pierre, notamment une variété de pierre de savon et le grès.

Le soir, les stands de cuisine animent les rues. Une Australienne vivant au Cambodge m’invite à découvrir la saveur de ses scorpions, tarentules et petits serpents grillés. Un manque d’appétit soudain m’empêche de goûter ces spécialités.

 

Tapissés de satin coloré, les túk-túk de Siem Reap évoquent d’humbles carrosses ouverts à tous vents dont les chevaux auraient été métamorphosés en moto par une fée éprise de vitesse.

Ce matin, je sors du ghetto touristique en ignorant les appels des conducteurs de moto-dop et de túk-túk, tellement insistants que je pourrais les poursuivre pour harcèlement !

Je me promène dans des rues où les arbres en fleurs ne lésinent pas sur la densité d’ombrage à m’accorder. Devant les nombreuses blanchisseries, la lessive profite du soleil en parfumant l’air. Les chiffonniers descendent de leur moto pour fouiller les poubelles et remplir leur remorque des matières qu’ils recycleront. Dans un café, le menu ignore le dollar mais sert un bon americano.

Bien que le riel soit la monnaie nationale, le dollar prévaut, surtout sur les lieux touristiques. Le manager de l’hôtel a tenté de glisser un billet déchiré en me rendant la monnaie. Tout le monde essaie de se débarrasser des billets abîmés, froissés ou tachés, même les banques. C’est à qui trompera le dernier, avec le sourire. Pour éviter ces petits pièges, je change des dollars en riels pour payer mes repas mais je ne suis pas rodée à leur valeur ; plusieurs fois des serveuses, l’air affolé, m’ont restitué des trop-perçus.

Idée écolo : avec la chaleur, je peux boire deux bouteilles d’eau par jour. Vides, elles rejoignent les déchets envahissant les rues et les rives des fleuves. Pour freiner cet amas de plastique, des restaurants remplissent ma bouteille et m’évite ainsi d’en racheter une.

 

Aucun réseau ferroviaire ne traverse le Cambodge. Les vols intérieurs ne desservent que Siem Reap, Phnom Penh et Sihanoukville. Seule la voie terrestre permet de rejoindre Ban Lung dont le petit aéroport reste fermé.

Aller à la gare routière représente une petite expédition quand le comportement du conducteur de túk-túk trahit qu’il ignore où il va : il s’arrête à tous les carrefours pour enquêter auprès de ses collègues. Après des tours et des détours, l’un d’eux le met sur le droit chemin.

Habituée aux gares asiatiques très animées, je suis stupéfaite par ce grand espace vide où deux bus attendent d’improbables voyageurs ! Pas un van ou un minibus en vue !

Gaëlle et moi réussissons à obtenir des informations auprès d’une femme assise devant une table perdue au milieu de la gare : un bus part chaque matin à 8 heures et arrive à Ban Lung à 15 heures.

Le lendemain matin, nous quittons l’hôtel à 6h30. À l’approche de la gare, des conducteurs de bus et de minibus nous hèlent impérieusement. Nous comprendrons plus tard qu’il ne faut pas entrer dans la gare mais choisir un des véhicules en attente sur la highway !

À la gare, nous finissons par opter pour un van qui doit arriver à 7h30 : il serait plus rapide que le bus. L’heure passe et nous ne voyons rien venir… Soudain, on nous pousse dans un túk-túk en fin de vie, on nous transporte au bord du fleuve devant un bureau où on nous prie de patienter en langue des signes. Enfin le van surgit ! Nous partons à 9 heures après une distribution de masques en tissu pour nous protéger de la poussière de la route. Le trajet dure 7 heures. Résultat de la course : le van ne roule pas plus vite que le bus mais son billet coûte plus cher !

Le conducteur dépose chaque passager à sa porte, ce qui prend une heure mais nous évite d’échouer à la gare routière située à 2,5 kilomètres où vraisemblablement aucun túk-túk ne nous attend. Nous sommes déposées au bord du lac, au Backpacker Pad où j’ai réservé deux chambres pendant le voyage. En réalité, nous logeons au Colonel Lake Palace, voisin de la guesthouse fermée faute de touriste. De Palace, l’hôtel ne garde que le nom, en souvenir d’une splendeur passée…

Je commence à poser des questions sur les mines. D’après le manager de l’hôtel, les mineurs ne creusent plus à Bokheo ; il reste une région criblée de trous : Osinlair.

 

Tôt ce matin, je me dirige vers le centre de la ville en quête d’une guesthouse. En chemin, je bois un café à l’arrière-goût vietnamien très prononcé : à 70 kilomètres, la frontière sépare le Cambodge du Vietnam à la hauteur de Pleiku. Nostalgie…

La courageuse cité de Ban Lung lutte inlassablement contre l’envahissante poussière rouge : j’imagine la boue à la saison des pluies… La ville appartient à la province du Ratanakiri, nom signifiant en pali « montagne de joyaux » (de ratana : gemme et kiri : montagne). Ban Lung se laisse entourer de petits villages cachés dans les collines verdoyantes.

Le grand marché couvert abrite divers métiers : coiffeurs, pédicures, couturiers exercent leurs talents à côté de nombreux stands de bijoux en or parfois sertis de gemmes. Des artisans accompagnent souvent les bijoutiers : sertisseurs, polisseurs, soudeurs… Là aussi les prix s’envolent…

Le zircon bleu envahit presque toutes les vitrines ; la couleur naturelle de la variété extraite dans la région va du brun clair au brun foncé. Le traitement thermique lui donne la nuance d’une topaze traitée d’un bleu plus ou moins intense mais le zircon a beaucoup plus d’éclat.

Je déménage dans une guesthouse située dans le centre ; Gaëlle préfère rester au bord du lac.

Le réceptionniste revient du marché où il a savouré ses nouilles matinales : les hommes prennent souvent leur petit-déjeuner à l’extérieur du foyer. Selon lui, il y aurait encore des extractions à Bokheo. Il cite aussi la région d’Osinlair où ni túk-túk, ni moto-dop ne s’aventurent à cause du mauvais état de la route mais où l’on croise parfois un motard audacieux.

Je pars à la découverte de la ville. J’entre dans la cour d’une église catholique gardée par deux buissons taillés en forme de cœur. La poussière rouge souligne les traits de la Vierge et de l’Enfant placés à distance de deux autels animistes désertés par les dieux… Ailleurs, ces « maisons des esprits » reçoivent diverses offrandes : boissons, nourriture, gousses d’ail, bâtons d’encens et parfois des liasses de faux billets de banque… Ces autels, érigés à l’intérieur et à l’extérieur des bâtisses, servent souvent d’antennes pour protéger et pour attirer la chance.

À Highland Tours, je reçois l’adresse de Lim Hong où je pourrais éventuellement observer le chauffage des zircons. Au rond-point, je demande mon chemin en montrant mon plan. Un homme m’indique une boutique de prêt-à-porter masculin portant le même nom ! Je retourne vers le marché où je finis par trouver une bijoutière qui connaît l’endroit. Forte de mon laissez-passer qu’elle a écrit en kmer, je suis immédiatement dirigée vers le magasin.

Dans la bijouterie dont un lapidaire garde l’entrée, j’expose mon attente à une jeune femme. Elle me conduit dans la cour où elle me montre une petite cabane sans porte où l’on burn, mot anglais utilisé en Asie pour désigner le chauffage ou traitement thermique.

Elle appelle son frère, Lim Hong ; celui-ci me prévient qu’il faut qu’il reçoive des commandes de zircons à traiter pour que je puisse assister au chauffage, ce qui peut demander une semaine. Il me décrit le processus.

Je lui parle de mes doutes au sujet de la stabilité de la couleur : j’ai des zircons traités du Cambodge qui ont peu à peu retrouvé leur teinte naturelle. Il déclare qu’il faut tailler la pierre et ensuite la chauffer à nouveau ; dans ce cas, affirme-t-il, la couleur reste.

Si vous achetez pour 50 dollars de zircons bruns bruts à ce commerçant, vous pourrez chauffer vos pierres dans son four, en ajoutant 20 dollars pour le verre en céramique où l’on met les zircons à traiter car il risque de se briser pendant l’opération.

D’après lui, des plantations d’hévéas remplacent les mines à Bokheo.

 

Le réceptionniste de la guesthouse a soixante-douze ans. Il rit dès que je pose une question mais en l’écoutant raconter sa vie, je constate que celle-ci n’a pas toujours été drôle. Par exemple, il a tellement souffert de la faim quand il était agriculteur sous le régime communiste qu’il attendait que les sangsues accrochées aux pattes de ses vaches soient grosses pour les arracher, les cuire et récupérer le sang !

Aujourd’hui Jammy, le manager de Parrot Tours, fait le point sur la situation à Bokheo : les mineurs creusent sans machine, ce qui ne leur permet pas de descendre à plus de 20 mètres. Ayant remué toute la terre de Bokheo, ils doivent chercher plus loin une terre « vierge ». Quelques mineurs ou groupes de mineurs travaillent autour de Bokheo mais ils sont difficiles à situer car ils bougent souvent. Il me conseille d’aller à Osinlair. Il m’informe qu’à 60 kilomètres on extrait de l’améthyste dans le district de Kon Mom.

 

Ce matin à 8h30, Gaëlle et moi suivons le guide : il nous emmène à Osinlair. De l’intérieur de la voiture, la terre paraît dure mais dès que je pose le pied sur le sol, je marche sur une mer de poussière rouge qui s’envole en nuages aveuglants quand passe une voiture ou une moto téméraire. Difficile de visiter Osinlair à la saison des pluies : trop glissante, la route devient impraticable. Nous dépassons des bananeraies et des plantations d’hévéas, chaque tronc nanti de la coupelle prête à recevoir le latex. Indifférente, la route continue à tracer sa ligne droite au milieu des collines.

Après une heure de trajet des mineurs nous saluent, creusant au bord de la route. Nous nous arrêtons devant un groupe travaillant sur des trous de 12 mètres de profondeur.

Un treuil est fixé sur le puits pour permettre de remonter la terre. Le procédé d’extraction se révèle des plus simples : un mineur envoie un seau attaché au bout d’une corde enroulée au tambour du treuil. Préalablement, un associé est descendu en plaçant ses pieds dans les encoches creusées dans la paroi ; éclairé par une ampoule, il remplit le seau de terre. En haut, le mineur remonte le seau en actionnant la manivelle ; il le vide sur un tas de terre placé derrière lui. Plus tard, ils ausculteront cette terre de leurs mains dans l’espoir de trouver des zircons. Le matin, les mineurs proposent leurs trouvailles aux bijoutiers du marché de Ban Lung.

 

Le guide me donne un zircon. Plusieurs femmes nous proposent des pierres : des petites améthystes brutes achetées sur une mine de Kon Mom et des zircons bruns.

Sur ces mines artisanales privées, l’ouvrier n’utilise ni panier à tamiser, ni machine. Il exploite un trou pendant 5 à 6 jours aussi il doit souvent se remettre à creuser et à réinstaller le treuil. Travail épuisant pour de maigres revenus car le mineur se place au commencement de la chaîne : le zircon finira par se vendre très cher dans les joailleries après les étapes du chauffage et de la taille, et dans la mesure où il reste à la mode… De plus, les mines mécanisées gérées par de grosses entreprises leur retirent un potentiel…

Dans l’ensemble, le système de ces exploitations ressemble à l’extraction artisanale pratiquée au Sri Lanka. Cependant sur cette île, les mineurs peuvent travailler sur un trou pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Ils utilisent des paniers à tamiser et souvent des pompes à eau. Dans les deux pays, un toit sommaire couvre le puits à la saison des pluies.

Nous remontons dans la voiture. Je souhaite voir d’autres mines ; je souligne que la région d’Osinlair est criblée de puits mais le guide prétend que les ouvriers ont momentanément abandonné leurs mines pour participer à la cueillette de la noix de cajou, plus lucrative.

Nous sommes dans la zone minière de Bei Srok. En revenant de la cascade à sept niveaux, le guide prend le chemin du retour mais nous apercevons des mineurs et un grand campement dans la forêt : il s’arrête à contre-cœur. Nous sommes entourés d’ouvriers et de puits…

Je constate que les mineurs possèdent le don d’ubiquité puisque, d’après notre guide, ils cueillent la noix de cajou en ce moment…

Un ouvrier m’invite à rentrer dans le campement où, autour de tentes rudimentaires, femmes et hommes creusent ou remontent un seau de terre. Tous les habitants du camp ne se montrent pas aussi affables : des gens au visage fermé ou hostile me chassent par des gestes éloquents.

De retour en ville, j’observe des zircons bleus facettés exposés dans une vitrine : certains échantillons commencent à brunir, ce qui confirme mon doute sur la stabilité de la couleur… Il faut savoir que la couleur naturelle de cette gemme peut changer à cause des éléments radioactifs qu’elle contient.
Dans cette région, personne ne confondrait le zircon, un silicate de zirconium, avec l’oxyde de zirconium synthétique ; cette confusion se rencontre encore très souvent en France. Par contre, au Vietnam comme au Cambodge, on trouve des tektites qui, ici, sont souvent prises pour de l’onyx.

Quand quelqu’un bâtit une maison, il introduit un zircon dans le béton pour attirer la chance dans tous les domaines.

(suite)