Carnet de voyage (Birmanie, Yangon 2010)

Yangon – Downtown

Sule Pagoda Yangon Birmanie Myanmar

Déboussolée par le décalage horaire, j’aperçois par la fenêtre de l’hôtel une splendide pagode d’or posée au milieu du carrefour par le génie de la lampe d’Aladin…

Sur le mur de la maison de thé, la peinture des sept nains sortant de la mine de pierres précieuses se délave depuis plus de onze ans.

Heureuse de me promener à Yangon, par chance ensoleillée en cette période de mousson, je pars à la découverte des bijouteries.

Très vite je constate l’état du marché semblable, malheureusement, à celui des autres pays. Certains rubis dits « sang de pigeon » souffrent d’un coup de verre au plomb dans l’aile ! Les mines de Mogok donnent cette nuance de rouge si recherchée mais l’appellation s’applique souvent à tort. Sans un bon certificat de laboratoire, un rubis de Mong Hsu ou un rubis d’Afrique peuvent usurper cette identité. L’œil formé fera la différence. Le marchand conscient sait que les noms Colombie, Ceylan, Mogok agissent sur l’inconscient du client et certains trichent sur les origines.
Un bureau affiche qu’il établit les expertises d’un laboratoire de gemmologie connu ; sur une table, les appareils de base : polariscope, réfractomètre, loupe binoculaire. Très insuffisant !

Ce matin un lézard m’a réveillée en se promenant sur ma joue. A l’heure de la toilette,  j’ai droit à une douche chaude, luxe que je conteste étant donné la fournaise.

Arbre au nat Birmanie Myanmar

Le plus humble arbuste peut recevoir un culte. Guirlandes et noix de coco garnissent les arbres pour gagner les faveurs du nat (esprit) qui y loge. Parfois une main pieuse cloue une pochette remplie de riz sur l’écorce. Les grands arbres abritent de véritables autels où se nichent des statues religieuses.

Je joue avec les couleurs d’une curieuse labradorite… Nombreux quartz et topazes à inclusions. Parfaits octaèdres de spinelles bruts rouges. Ici, bonne différenciation entre jadéite et maw-sit-sit. Par contre, je doute de la Royal color de ce péridot : titre de noblesse à vérifier…

Bâties sous l’empire britannique, belles maisons au charme suranné arborant des murs pistache, citron, turquoise… Certaines, décrépites jusqu’à la ruine par les pluies des moussons, se laissent aujourd’hui coloniser par mousse et moisissure. Luisantes d’humidité après une ondée, elles semblent surgir d’une cité engloutie.
Des balcons aux seuils, plantes, arbustes, arbres régénèrent les rues de leur verdeur…

Restaurant de rue Birmanie Myanmar

Sur les trottoirs divers petits métiers profitent du moindre espace : balance pour le passant soucieux de sa ligne. Yaourts maison dans des pots d’argile rouge. Cuisiniers sis sous un parasol découpant tripes et gâteaux aux ciseaux. Couturiers de plein air pédalant sur les machines Singer de nos grands-mères. Bobines déroulant ses mètres de chaînes fantaisies. Vendeurs de jades et de coraux…

 

Machine à broyer la canne à sucre, Birmanie

Ce cliquetis régulier, presque musical, émane de la machine à broyer la canne à sucre : sa roue évoque la texture des pierres trapiches.

Dorénavant je traverse les grandes artères sans courir entre bus et voitures : selon le chronomètre qui supervise le trafic, le feu deviendra vert dans trente secondes.

Prisonniers d’un panier grillagé, des oiseaux pépient suppliant le passant de les délivrer. S’il accepte, celui-ci devra donner un billet à leur geôlier pour libérer une âme de son karma et, du même coup, améliorer le sien… Sous mes yeux, un élégant monsieur commande l’envol des vingt-deux moineaux de la cage ! Il me confie fièrement le montant de la somme qu’il vient d’investir dans son karma. Quant au gardien, étourdi par la bonne affaire, il repart d’un pas plus léger vers son village où il devra capturer d’autres âmes ailées…

Non loin de Sule Pagoda s’étend une rue de bijoutiers, la plupart d’origine indienne. Les boutiques tiennent en une petite devanture vitrée trahissant un air de famille avec les magasins de Jaipur.
Les pierres synthétiques et le métal des balances à carat captent les rayons du soleil.
Tandis que l’un des marchands confectionne les plis qui protègeront ses gemmes, je choisis celles qui deviendront miennes.

Près du jardin public, protégés des intempéries par les arbres, les palmistes exposent de grandes mains en carton parcourues de lignes profondes où dort encore l’avenir. L’un après l’autre ils demandent ma main où ils promettent de lire mon futur : pas de mariage en perspective…

Le vendeur de bétel dispose les feuilles qu’il enduira de chaux. Pour l’accro au tabac, il propose aussi des cigarettes à l’unité et des cheerots, ces cigares birmans fumés par hommes et femmes.
Le mâcheur de bétel s’identifie facilement grâce à son sourire sanguinaire, mais inoffensif, et à ses dents souvent rongées par la chaux. Ne pas s’offusquer quand, avant de répondre à ma question, il crache un long jet oblique : par politesse, il libère sa bouche pour mieux me renseigner. Les nombreuses taches rouges sur les trottoirs et les rues confirment un goût prononcé pour le bétel.

Sur la table du restaurant, élégamment couvert par un support en plastique, le papier de toilette se déroule, remplaçant les serviettes classiques. J’imagine mon regard si ce même rouleau trônait sur une table parisienne…

Menu du jour : zircons chauffés à prix extravagants. Spinelles d’un rouge intense mais égrisés… Quelques gemmes peu rencontrées : saphirs, rubis et spinelles trapiches.

Devant les cinémas la température monte avant la séance. Des rabatteurs insistent avec mordant pour vendre des places aux passants. D’un ton autoritaire, ils convoquent même les clients des taxis : certains descendent !
Ambiance de paris avant la course…

Je prospecte dans de nouvelles boutiques où j’apprécie la jadéite incolore translucide ressemblant dans la vitrine à une pierre de lune mais révélée par sa structure caractéristique. Des morceaux de maw-sit-sit rivalisent avec le jade vert et côtoient une pierre de lune au reflet bleu sertie dans une monture en vermeil. Le bois silicifié, trop souvent nommé jaspe, inspire bracelets et colliers.
En montant au premier étage, je comprends pourquoi un jour de délai suffit pour réaliser une bague : les ateliers de bijouterie travaillent au-dessus des stands du rez-de-chaussée.
Également à portée de la main, deux laboratoires proposent leurs services.
Une gemmologue me montre ses expertises en avouant honnêtement qu’elle ne dispose pas des appareils permettant de reconnaître tous les traitements. Cependant, certains gemmologues peuvent préciser le traitement au verre au plomb, identifiable à la loupe binoculaire, parfois même à la loupe 10x.

À l’appel de la prière, des matrones assises devant la mosquée consignent les tongs des dévots. Chacun retrouvera chaussure à son pied grâce à petit carton porteur d’un numéro.

Journée bien remplie passée en compagnie de négociantes. L’une d’elles me présente des gemmes très rares ; je profite de ces instants précieux.
Une gemmologue travaillait pour l’état en gagnant l’équivalent de 100 dollars par mois : pas suffisant pour vivre, souligne-t-elle… Elle a démissionné pour monter son propre commerce. A côté des pierres destinées au grand public, elle expose des gemmes moins connues appréciées des collectionneurs. Elle se plaint d’un tourisme en baisse dû à la politique et à la crise économique.

Malgré l’embargo américain, le pays recherche avidement le dollar : les autres devises peuvent aller se changer ! Parfois, décorant une vitrine, un billet de un dollar apparaît, symbole d’un nouveau monde… Les changeurs de monnaie arpentent les rues et traquent le touriste prometteur de ces billets exigés parfaitement neufs, sans tache, pas même pliés ! Les petites coupures du pays, les kyats, subsistent souvent en piteux état : collés et recollés, déchirés, tachés, leur valeur perdure à travers les transactions. À cause du niveau de vie, la coupure de mille kyats souffre moins : de couleur verte, sa valeur tourne autour de un dollar…

Clémence Jude, août 2010

(suite)