Carnet de voyage (Jaipur 2007-1)

Jaipur

Marché aux pierres Jaipur, Inde

Je cherche la pierre rare chez les petits bijoutiers : ils recèlent des gemmes de qualité moyenne mais précieuses pour l’étude des inclusions. Parfois en ouvrant un pli, une découverte : ainsi dans un lot de tourmalines l’éclat orange d’un grenat hessonite ou, parmi des saphirs de toutes les couleurs, une tourmaline rose ! Quelquefois la surprise chagrine : une synthèse Verneuil au milieu de rubis ! Un bijoutier portait une bague émeraude ; cette pierre correspond ici à Ganesh, le dieu hindou à tête d’éléphant, dieu des commerçants.

 

chameau jaipur inde

Matin dans les rues de la Vieille Ville aux murs roses orangés avivés par les premiers rayons de soleil. La Ville Rose, enfermée dans les remparts, évoque les médinas du Maghreb ; ressemblance accentuée par les chameaux tirant nonchalamment les charrettes à grandes enjambées. Sous les arcades les rideaux de fer se lèvent dévoilant de lourds sacs de toile débordant d’épices odorantes et colorées.

Sur les terrasses, au seuil même des appartements, des singes vont et viennent très à leur aise : une femelle arpente le rebord du mur d’une patte décidée, son petit accroché à son ventre. De jeunes singes s’amusent : l’un tient un objet dérobé qu’un autre lui arrache ; ils courent, sautent de la terrasse dans les grands arbres où s’abritent des familles entières. Très turbulents ils s’assoient un instant sur une branche cachant un derrière si rouge qu’il semble avoir reçu la fessée… De l’autre côté de la rue, pas de singe au balcon mais des petites chèvres blanches, brunes, noires.

La chaleur monte, la rue s’anime, la circulation s’intensifie. De nombreuses motos se faufilent, des voitures klaxonnent et bouchonnent, les autos-rickshaws roulent nerveusement tandis que les vélos-rickshaws progressent en silence à la force du mollet… Deux cochons prennent un bain de boue ; d’autres participent au grand nettoyage matinal en festoyant sur un tas d’ordures.

Barbier, Inde

Peu à peu les petits métiers se mettent en place : sous le toit d’un parapluie des cordonnières en sari recollent des semelles, un barbier installe miroir, chaise et premier client, un bijoutier improvisé étale des pierres de lune orangées sur un mouchoir… Dès ce matin j’ai trié et choisi des pierres parmi des sacs lourds de toutes sortes de gemmes. Un bijoutier me propose un jade taillé en pyramide mais je reconnais une aventurine verte ; il confond saphir et cyanite aux inclusions pourtant très différentes. Je passe sur les appellations, parfois trompeuses, que je traduis mentalement. Je m’amuse à déchiffrer les noms sur les grands tiroirs où les pierres sont classées : rotile : rutile, ruby lite : rubellite, tourquis ou terguise : turquoise…

Ce soir, fatiguée des déballages et marchandages, j’aspire au calme de ma chambre d’hôtel mais je dois encore affronter les conducteurs de rickshaws qui filtrent devant la porte le va-et-vient des nouveaux touristes. En Inde aussi le téléphone arabe fonctionne rapidement : dès mon arrivée tous savaient que je cherchais l’un d’entre eux, Nana. Certains m’ont affirmé qu’il est mort hier dans un accident de voiture, d’autres qu’il ne travaille plus ou qu’il restera absent longtemps. Plusieurs ont lentement avancé leur véhicule jusqu’à moi et ont déclaré l’un après l’autre :

-Nana, c’est moi !

En fait, avec ou sans rickshaw, ils ont tous voulu me rouler !

Je gagne enfin la fraîcheur de ma chambre  ;  bientôt je glisse dans le sommeil, accompagnée par l’envoûtant chant du muezzin…

(suite)